Peur de la Croix? Peur de la Gloire?

Chers frères et sœurs,

Savez-vous quelle est la question que l’on pose le plus souvent à une sœur consacrée ?

(Chut ! les sœurs consacrées n’ont pas le droit de souffler la réponse).

Si quelqu’un me demande : « Je peux vous poser une question ? »Vous pouvez êtes sûr que c’est : « Ma sœur, de quelle congrégation êtes-vous ? ».

C’est ainsi qu’un jour où je me trouvais à une formation avec d’autres saints religieux, l’intervenant nous interroge les uns après les autres pour s’enquérir de nos divers ordres.  Arrivée à mon tour, je me présente : « Je suis de la communauté de la Croix Glorieuse », et la personne de s’exclamer « Ouh ça fait peur ! » Imaginez ma surprise ! J’avais juste avant moi une sœur cistercienne de la Stricte Observance, et là c’était passé comme une lettre à la poste ; pourtant la stricte observance cela peut générer quelques appréhensions, vous ne trouvez pas ?  Mais non, c’est la croix glorieuse qui a donné des frissons à mon formateur ! J’avoue que ce jour-là, j’ai manqué d’à-propos, car en y repensant, j’aurais pu lui demander : « Est-ce la croix qui vous fait peur ? Ou est-ce la gloire ? A moins que ce ne soit l’association de la croix et la gloire ? » Depuis je me suis interrogée :

« Qu’est-ce qui me fait peur ? Est-ce la croix ?   Est-ce la gloire ?  Ou est-ce la gloire de la croix ? »

La Croix

En quoi la croix effraie-t –elle ?A l’époque de Jésus, où les Romains n’hésitaient pas à crucifier parfois par centaines, je comprends que l’évocation de la croix pouvait susciter la terreur. Il était impossible de ne pas avoir vu des crucifiés, leurs agonies, leurs effroyables souffrances. De nos jours, si nous ne sommes plus témoins d’une telle mort, la croix néanmoins, évoque la souffrance.  Et nous ne sommes pas faits pour la souffrance.  La croix évoque le mal et nous ne sommes pas faits pour le mal. La croix dit la laideur et nous ne sommes pas faits pour la laideur. La croix dit la mort et nous ne sommes pas faits pour la mort.  Et si nous levons les yeux vers Celui que nous avons transpercé, la croix devient   la mort du juste, la mort de l’innocent, la croix trahit alors l’absurdité du mal. « C’est un enfant qui tombe et que nul ne relève », chantons-nous durant la semaine sainte. Avec la mort du juste, de l’innocent, de l’enfant, nous ne pouvons plus éluder la question du pourquoi ?  Pourquoi la mort ? Pourquoi le mal ? Pourquoi la violence ? Pourquoi la souffrance ? Ceux qui souffrent, connaissent cet abîme d’incompréhension, ce vertige de l’absurde, ce vide, ce néant comme un trou noir qui semble absorber toute lumière.  Et nous ne sommes pas faits pour le néant. La croix fait peur car elle est non-sens, elle est la négation de l’homme. Et elle est d’autant plus vertigineuse que je puis être l’homme crucifié mais aussi l’homme qui crucifie. Elle me révèle autant le mal subit que le mal commis.  Elle met à nu en nous la victime et le bourreau.  Et je peux avoir peur d’avoir mal mais aussi de faire mal.

La Gloire

Si la peur de la croix semble légitime, puis-je craindre la gloire ?  La gloire à l’inverse de la croix dit la beauté éclatante, dit la lumière, la clarté, la splendeur, la force. Elle est associée à la victoire, à la sagesse, la majesté. Devant la gloire de Dieu qui se manifeste, l’homme tombe face à terre : « Malheur à moi ! Je suis perdu ! car je suis un homme aux lèvres impures » s’effraie le prophète Isaïe, « Éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur » s’écrit st Pierre.  Peut-on voir la gloire de Dieu sans mourir ?  s’interroge-t-on dans la première Alliance. Est-ce la peur de Dieu que la gloire me révèle ?

Mais il y a aussi la gloire de l’homme, et devant la gloire qui resplendit sur le visage de l’homme, l’homme a peur :

« Quand Moïse descendit de la montagne du Sinaï, ayant en mains les deux tables de la loi, il ne savait pas que son visage rayonnait de lumière depuis qu’il avait parlé avec le Seigneur. Aaron et tous les fils d’Israël virent arriver Moïse : son visage rayonnait, et ils avaient peur de s’approcher de lui ? » (Ex 34)

Est-ce la peur de la splendeur de l’homme que la gloire me manifeste ? 

Pour vous réveiller, je vous propose un petit exercice pratique : posez vos deux pieds bien à plat sur le sol, redressez votre buste, posez vos deux mains sur vos genoux, ouvrez-les et fermez un instant les yeux.  Écoutons un verset que nous avons chanté durant les vigiles : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » Ps 8 –  Je suis la gloire de Dieu, je suis digne d’honneur – « Merci Seigneur pour la merveille que je suis. »  Maintenant ouvrez les yeux et regardez celui qui est assis à côté de vous :  Il est couronné de gloire et d’honneur. Le voyez-vous ? 

On peut sourire d’un tel exercice, le trouver naïf… Certes ! Et pourtant, pourtant il peut toucher la peur subtile de ne pas être à la hauteur, de ne pas être celui que je suis appelé à être… La gloire nous attire, osons nous l’avouer, nous aimerions bien être comme Moïse le visage resplendissant de lumière, mais une telle gloire ne semble-t-elle pas inaccessible ou réservée à d’autres, nés sous une meilleure étoile ? Dès lors, face à ce sentiment d’inaccessibilité de la gloire, est-ce une peur ou une installation dans une médiocrité, dans un à quoi bon, une lassitude… « Je suis comme ça, que voulez-vous y faire ?  Ce n’est pas à mon âge que je vais changer ». Il me semble que c’est bien une peur de la gloire car elle nous invite au changement, à la sainteté.

« Soyez saint car moi le Seigneur je suis saint » Lv 20,26

A moins que cet exercice nous révèle un tourment plus effroyable que la peur elle-même. Le psalmiste le définit ainsi : « Moi qui disais dans mon trouble, l’homme n’est que mensonge » Ps 115,11, ou le prophète Isaïe : « Laissez donc l’homme qui n’a qu’un souffle dans les narines. Quelle estime peut-on en avoir ? » (Is 2,22) ou pour reprendre les mots d’un écrivain français : « L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau. » Bref la splendeur, la gloire de l’homme, tout cela ne serait qu’illusion, un rêve pieux ! Est-ce la gloire qui m’attend ou seulement la mort ? D’ailleurs si j’écarte les bras, n’est-ce pas la croix qui se dessine, la croix n’est-elle donc que la seule chose qui dise la réalité de l’existence humaine ?  Cauchemardesque ! La gloire est dès lors tellement insaisissable qu’elle devient évanescente.

 La Gloire de la Croix

Regardons maintenant la gloire de la croix…  La gloire peut-elle épouser la croix ? Ou la croix peut-elle épouser la gloire ?

Écoutons un verset de l’évangile proclamé :

« Et moi élevé de terre, j’attirerai tout à moi. » Jn 12,32

Les exégètes sont d’accord pour dire que dans l’évangile selon st Jean, c’est lorsque Jésus est élevé de terre, c’est-à-dire crucifié, c’est à ce moment-là que se révèle la gloire de Dieu… L’évangile de Jean nous révèle la gloire de la Croix…

Levez les yeux vers celui que nous avons transpercé. Que voyez-vous ?

Si vous ne voyez qu’un homme ensanglanté, nu sur une croix, crucifié comme un malfaiteur, vous fuirez de peur comme les disciples.

Si vous restez là attendant que Dieu envoie une légion d’anges pour décrocher de la croix son fils bien-aimé, son unique, vous serez déçu ! La gloire de Dieu ne se révèlera pas, vous serez saisi comme la foule par la dérision : « Il en a sauvé d’autres ; qu’il se sauve lui-même ! »  La gloire est évanescente…

Mais si en regardant vers la croix, vous vous laissez attirer par cet homme qui n’a plus apparence humaine, et si, attiré par lui, vous vous attachez à lui comme Marie debout au pied de la croix par l’espérance que la vie est plus forte que la mort ;

Si attiré par lui vous vous attachez à lui comme Marie Madeleine par la charité, car elle a aimé cet homme lorsque la foule l’acclamait comme son roi, et elle l’aime encore, plus que jamais, alors que la foule lui crache dessus ;

Si attiré par lui vous vous attachez à lui comme Jean par la foi, car il a vu du côté transpercé jaillir l’eau et le sang, comme le centurion par la foi : « Vraiment cet homme était le fils de Dieu »,

Si attiré par lui vous vous attachez lui, comme Joseph d’Arimathie et Nicodème par la justice de donner à ce mort le droit à une sépulture, par la tendresse d’envelopper ce corps d’un blanc linceul, par la vérité pour respecter le silence du sabbat et attendre la lumière du jour nouveau…  Alors la gloire de Dieu se manifestera non pas dans le fracas du tonnerre, ni les éclairs, mais par le fin silence d’un admirable échange : tout ce qui est mien devient sien et tout ce qui est sien devient mien. « Mon Bien -aimé est à moi et je suis à lui » dit la bien-aimée du cantique des cantiques.  Saint Augustin décrit cet admirable échange :

« Attache-toi à Lui par l’espérance, par la charité, par la foi et voici que tu chantes en Lui, que tu exultes en lui, parce que Lui-même peine en toi, a soif en toi, a faim et est dans la tribulation en toi. Lui meurt encore en toi ; et toi, en lui, tu es déjà ressuscité ».

C’est par cet admirable échange que la croix devient un trésor, ce bois d’où jaillit la vie, ce médecin des malades, ce remède des pécheurs, ce chemin de ceux qui sont égarés, une route sûre, un guide des aveugles, une arche qui mène au salut, un olivier de bénédiction, un bois d’ombre et fraicheur où murmure l’Esprit…

Par cet admirable échange, la gloire épouse la croix que je suis, la croix que je suis devient glorieuse.

Jean-Luc et Joëlle,

demain vous allez prononcer votre engagement au sein de la communauté de la Croix Glorieuse. Ce soir , j’ai envie de vous dire : ne cherchez pas la croix, elle vous conduirait au désespoir ! Ne cherchez pas la gloire, elle vous conduirait à la vanité ! Cherchez celui que st Jean Baptiste nous montre : l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, l’agneau offert, l’agneau vainqueur ! Regardez-le, laissez-vous attirer par lui, attacher à lui, entraîner par lui, alors vous contemplerez le mystère de la Croix Glorieuse, alors la gloire de la croix pourra illuminer ceux que vous rencontrerez.

Cadeau

Chers frères et sœurs, j’aimerais terminer en vous laissant un verset biblique, non comme un résumé mais comme un cadeau pour continuer votre méditation. C’est un verset du cantique des cantiques qui fait écho à l’évangile entendu :« Et moi élevé de terre, j’attirerai tout à moi » Jn 12,32.  La bien-aimée elle s’exclame :

« Entraîne-moi, nous courrons » Ct 1,4

Ce qui peut aussi se traduire : « Attire-moi, nous courrons ».

Ste Thérèse de l’Enfant Jésus le commente ainsi : « Je sens que plus le feu de l’amour embrasera mon cœur, plus je dirai : attire-moi, plus aussi les âmes qui s’approcheront de la mienne courrons avec vitesse… oui elles courront, nous courrons ensemble… car une âme embrasée d’amour ne peut rester inactive ».

Chers frères et sœurs, si vous rencontrez une sœur, ne lui demandez plus de quelle communauté elle est, mais demandez-lui juste :

« Ma sœur, puis-je courir un moment avec vous ?»

Amen

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